La Dernière Séance

W, X, Y... C'est pas les petites lettres compliquées qui vont effrayer les grands biographes simplets. Dernier opus de mon abécédaire sur la mémoire. Avec des saveurs oubliées, des réflexions oubliables et des auteurs à ne pas oublier.

U… Umami

Je n’ai jamais su définir la saveur umami dont on parle tant dans la cuisine contemporaine. En réalité, personne n’en est capable.

🍣 Une biographie sucrée, on voit ce que c’est… mais l’indigestion nous guette quand on abuse des madeleines.
Le sel de la vie est indispensable. L’acidité discutable.
L’amertume joue son rôle dans le récit. Point trop n’en faut.

Et l’umami dans tout ça ?
L’umami est peut-être cette saveur qu’on cherche ; cette saveur qu’on ne sait pas définir mais qui rend une expérience de vie unique et singulière. Un témoignage ne se contente pas d’accumuler des souvenirs sucrés et des souvenirs amers. Derrière les mots, il cherche à raconter l’indicible.

V… Vérité

J’ai été choqué d’entendre il y a quelques mois que biographe n’était pas un métier de vérité. Des collègues et moi échangions lors d’un papotage de Biographicus. Et si mes souvenirs sont bons, seul le silence a répondu à ce constat implacable.

🤐 Par la suite, quelqu’un a rappelé à raison que nous écrivions la vérité du narrateur. Toutefois, même ça, c’est vrai jusqu’à un certain point. On est là pour l’aider à écrire, pas pour enquêter sur le bien-fondé de tout ce qu’il raconte.

Cadeau biographie

J’ai été davantage choqué encore quand je me suis rendu compte que cette phrase, « biographe n’est pas un métier de vérité », c’est moi qui l’avais prononcée. Et en réalité, je crois que c’est exactement pour ça que j’ai choisi ce métier.

👂L’esprit critique du journaliste environnement (mon activité d’avant), je n’en pouvais plus. C’est un sujet sur lequel il y a trop d’approximations donc si on veut travailler sérieusement, on n’a d’autre choix que de sans cesse dénoncer, nuancer, préciser, actualiser, penser contre les autres et plus encore contre soi-même. Envahissant le truc. Ça m’a laminé.

Biographe n’est pas un métier de vérité parce que ce n’est pas un métier de jugement. L’approximation ou le fait de relayer de temps en temps quelque chose de faux, est le prix à payer. Quand j’ai recueilli des témoignages sur la maison de mes grands-parents par exemple, j’ai constaté que les affirmations des uns et des autres se contredisaient parfois. Mais c’est comme ça la mémoire. On essaie dans la mesure du possible de démêler les fils et de s’approcher de la vérité, mais ce qu’on cherche d’abord, c’est la sincérité.

Le mot auquel vous avez échappé : vulgarité. Pour ça, vous avez ce très bon article.

W… Wiesel

Certains livres de collège traînent sur une étagère jusqu’à ce qu’on se décide enfin à les (re)lire. Il y a une petite dizaine d’années, ma main s’est posée sur « La Nuit » d’Élie Wiesel. Quelle claque !

🌑 Je crois que ce récit autobiographique avait déjà touché le jeune bambin que j’étais au collège (ouais ça va, je peux écrire que les collégiens sont des bambins, y a peu de chance qu’il y en ait qui passent par ici). Quand on a une mémoire de poisson rouge comme la mienne, l’avantage, c’est qu’on peut être touché plusieurs fois.

Ce livre a beau raconter la Shoah, jamais Wiesel ne s’apitoie. J’ai écrit dans mon carnet et c’est le souvenir que j’en ai conservé : « on lit ça comme un roman d’aventure ». On est comme ce petit enfant pris dans un engrenage sans fin et qui, plutôt que d’avoir de grandes réflexions sur l’innommable horreur et l’inanité de la vie, se demande seulement comment terminer la journée.

📔 Son approche (et le fait de savoir qu’il va s’en sortir) nous permet de lire les choses avec légèreté. J’espère ne choquer personne avec ce mot. Je l’écris sans honte. Cette légèreté ne nous empêche pas de comprendre ce qu’il vit, d’être empathiques, d’être marqués pour la vie par ce récit pourtant si bref.

Comment a-t-il fait ? Quand on écrit sur soi, c’est si dur de ne pas ajouter des louches et des louches de pathos !

Si je glisse cette réflexion dans mon abécédaire de la mémoire, c’est que l’un des rôles du biographe est justement de comprendre l’essence du récit de son narrateur, le ramener à l’os et trouver cette légèreté plus efficace que le pathos quand on veut transmettre son ressenti. C’est possible, je l’ai déjà écrit grâce à la distance.
Mais quand on s’appelle Élie Wiesel, on a besoin de personne.

Je termine sur cet extrait que j’ai noté :
« L’opinion générale était que nous allions rester dans le ghetto jusqu’à la fin de la guerre. Puis que tout redeviendrait comme avant. Ce n’est ni l’Allemand, ni le Juif qui régnaient sur le ghetto : c’était l’illusion ».

PS : je pensais être sec sur « W » et j’aurais adoré écrire un autre article sur le personnage de Hirayama dans le « Perfect days » de Wim Wenders. Une autre fois !

 

X… X

Puisque les mots qui commencent par X ne sont pas légion, évitons le refus d’obstacle et parlons de la chose : le luxurieux, le olé-olé, le fripon.
Je ne doute pas qu’il existe des biographies coquines dans la littérature érotique. Mais les écrits plus conventionnels semblent ne s’attacher qu’à ce qui se passe au-dessus de la ceinture. Quand on y réfléchit, c’est très étonnant. On sait bien que la recherche animale et primitive de plaisirs décide de bon nombre des comportements humains. Et sous réserve que la volonté et la dignité de chacun soient respectées, il n’y a du reste rien de honteux à cela.

😳 Bien sûr, on ne dit pas tout dans une biographie. Mais pourquoi met-on d’emblée cette barrière dans un texte qui ne fait rien d’autre qu’explorer l’intime d’une personne ? Ou dit autrement (je fais attention aux termes que j’utilise), qu’un narrateur choisisse de faire l’impasse sur le sujet, c’est tout à fait légitime ; mais un biographe doit-il l’y pousser en posant des questions sur tout, sauf sur ce sujet qui, génération après génération, demeure confiné dans la famille des sujets honteux ? Sans doute pas.

Si d’autres biographes passent par là, je serais curieux de savoir comment ils s’en sortent.

 

Y… Yeah !

Je n’ai pas écrit ma biographie. Ni publié quoi que ce soit d’ailleurs. Pour autant, j’imagine ce plaisir : recevoir un colis par la Poste, le contempler quelques minutes avant de le déchiqueter, ouvrir et sentir les livres qui sont à l’intérieur, les feuilleter, les laisser traîner sur une table basse pour les avoir à l’œil ou les ranger dans sa bibliothèque. Ça doit être quelque chose quand même. Comme quand tu retires un gâteau du four, tout fini tout beau… mais disons en plus durable.

🎁 En réalité si. J’ai déjà publié quelques articles quand même. Les premiers ne devaient pas valoir leur pesant de cacahuètes moisies. Et pourtant je me souviens d’une grande fierté quand j’ai ouvert le journal. Alors quand c’est TON LIVRE, j’imagine que comme les Beatles dans She loves you – et dans la moitié de leurs chansons quand on y réfléchit bien – tu as envie de crier trois fois Yeah !

Z… Zut

Et voilà. C’est toujours pareil. Le temps file comme l’éclair. On a l’impression que ça commence à peine et c’est déjà la fin. En général, c’est là qu’on se rend compte qu’on a perdu du temps à parler pour ne rien dire et qu’on a oublié l’essentiel.

🥪 Dans cet abécédaire, j’aurais aimé évoquer les regrets, les choix irrationnels, les rêves, des auteurs qui ont écrit sur la mémoire, des podcasts historiques qui m’ont marqué. Mais non, j’ai préféré divaguer sur l’oncle Aygulphe qui n’existe pas et sur les sandwichs triangles, me la raconter sur ma production de kiwis (faut dire que…).

Cette frustration est la même quand on achève une biographie. On aurait pu faire autrement, mais on a fait comme ça. Il faut être capable de mettre le point final, ou du moins de clore le chapitre. Si on reste sur notre faim, il sera toujours tant d’écrire le tome 2.

L'heure de la prose

Olivier Descamps Journaliste, Plume, Biographe

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