L’histoire, ça paraît tellement loin qu’on finit par oublier que certains d’entre nous l’ont vécue. Lors d’un entretien biographique, ma narratrice a mis un peu de chair et d’os sur le concept de paternalisme industriel que j’associais plutôt au dix-neuvième siècle. Or si bien sûr, si elle me parle d’un temps que les moins de vingt ans… elle n’en a pas cent-cinquante non plus.
Encore un bel exemple de grande histoire avec un petit « h ». Je vous plante le décor : nous sommes au lendemain de la Seconde guerre mondiale dans une cité ouvrière rurale comme il en existe tant. Celle-ci est perdue au milieu des paysages bocagers de l’Auxois (en Bourgogne pour les nullos comme mon traitement de texte qui veut absolument que j’écrive « Aixois »). Tout tourne autour de l’usine. Elle héberge ses salariés. Elle a construit l’école et fournit le matériel scolaire. Elle a créé une coopérative où l’on trouve tout ce dont les familles ont besoin. Elle organise même les loisirs avec une salle de sport, un cinéma et bien sûr la traditionnelle fanfare.
En 1946, Monique, ma narratrice, perd son Papa. Nous sommes à une époque où la Sécurité sociale fait tout juste son apparition. En attendant que les Français aient une protection sociale digne de ce nom, le paternalisme respire encore. Les industriels se chargent de protéger les familles d’ouvriers. Celle qui nous concerne a coutume d’embaucher les veuves de ses collaborateurs lorsqu’ils décèdent précocement. La mère de Monique prend donc le relais à l’usine. Au drame de la perte d’un père ne s’ajoute pas celui de l’exode vers un horizon incertain.
La fin du paternalisme
Ne me faîtes pas dire que c’était mieux avant. Ma narratrice porte un regard nostalgique sur son enfance et, par extension, sur l’écosystème dans lequel elle a grandi.
Les historiens ont beaucoup écrit sur le paternalisme. Ils décrivent la soumission des ouvriers aux exigences patronales puisque ceux qui parlent trop fort courent le risque de perdre bien plus qu’un travail. Ils écrivent le contrôle social qui s’invite dans les foyers, dans les mœurs, dans l’éducation des enfants…. Sans parler des petits chefs chargés de ce contrôle et qui, autant que les chefs d’entreprises, n’hésitent pas, parfois, à profiter de leur position.
« La protection a un coût », résume l’historienne Marion Fontaine, prenant l’exemple des mines du Nord-Pas-de-Calais dans cet épisode de La série documentaire que je vous invite à écouter si vous voulez creuser le sujet (ceci était une tentative d’humour). Je viens de terminer le roman de Roland Buti, « Les petites musiques ». Nous sommes cette fois-ci dans le Jura suisse où, en toile de fond, le paternalisme industriel contribue à démolir une famille qui n’entre pas dans les normes. Mollo sur la nostalgie donc.
Il n’empêche. Qu’est-ce que tout ça nous dit d’aujourd’hui ? Sans doute que les chefs d’entreprise ont toujours eu l’art de manier la carotte et le bâton. Et que si l’usage du bâton est heureusement plus encadré, on peut regretter que les carottes patronales soient désormais toutes rabougries (métaphores pourries +1). Quand il t’arrive quelque chose dans la vie, ça fait mal de voir que ton entreprise s’en fout un peu et se contente de te renvoyer à l’administration et à la solidarité nationale parce qu’elle a cotisé pour ça. Le reste, ça ne la regarde plus.
Si nos enfants écrivent leur biographie à la fin du siècle, je doute fort qu’ils évoquent avec nostalgie les entreprises désincarnées dans lesquelles leurs parents ont travaillé.
Partager :
- Envoyer un lien par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre) E-mail
- Partager sur Bluesky(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Bluesky
- Partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn
- Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook
- Partager sur Threads(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Threads
- Partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp
